Les vertus de la crise viticole sont bien rares, notamment en Gironde.
Pourtant, il m’arrive d’observer quelques bienfaits collatéraux à cette crise. En premier lieu, un aspect positif me parraît être que nos viticulteurs retrouvent certaines valeurs égarées lors des années fastes de spéculations irraisonnées, celles de l’humilité de l’agriculteur, celles de la valeur d’une vinification bien maîtrisée, celles de l’argent gagné laborieusement au-delà des prébendes héritées.
Mais, outre cette appréciation très personnelle, cette crise est aussi le catalyseur de solidarités peu naturelles, où l’appartenance à une entité ou à un territoire prend plus de sens et de relief.
Pour bien le comprendre, il me faut faire un rapide rappel de « géopolitique » locale :
Le vignoble de Saint-Emilion est l’un des plus prestigieux du monde. Contrairement à une idée répandue, l’appellation dépasse de très loin les frontières de la commune éponyme . En effet, 9 communes se partagent cette appellation ; 8 d’entres-elles forment la « Juridiction de St-Emilion » qui s’enorgueillie fort justement d’être inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1999, 1er vignoble au monde à bénéficier de ce prestige.
Exclue de cette reconnaissance, Libourne et ses 450 ha en appellation St-Emilion ( il y a aussi 200 ha de « Pomerol » et 100 ha de « Bordeaux Supérieur » sur le territoire communal), ce vignoble semble victime d’un jugement de mépris « pour bâtardise » par le reste de ses pairs. A décharge, il me faut préciser que ces vignobles situés sur la commune de Libourne bénéficiaient jusqu’en 1989 de l’appellation peu renommée « les sables Saint-Emilion » à cause d’un terrain de sable et de grave issu de la plaine de la Dordogne, sol peu semblable à la typicité des coteaux calcaires du St-Emilionnais.
Et ainsi prospérait jusqu’alors le Libournais ; dans une indifférence volontaire, le milieu viticole ignorait Libourne et Libourne s’en accommodait. Pourtant, aucun des deux n’aurait pu s’affranchir de l’autre. La ville apportait ses commerces, ses services, ses logements et sa main d’œuvre aux viticulteurs qui eux-mêmes contribuaient largement à la prospérité de Libourne. Une symbiose économique minimale adossée à une très faible complicité politique –euphémisme poli- entre Gilbert Mitterrand et les édiles saint-émilionnais.
Oui mais voilà. La crise viticole actuelle semble avoir l’indélicatesse de s’attaquer à ce bastion viticole protégé et imperturbable depuis … 800 ans.
Après quelques atermoiements de façade, le réveil est brutal et la bataille économique s’annonce rude, longue et incertaine. Et c’est ainsi, qu’avec une fébrilité non feinte, une méfiance assumée de part et d’autre, un dialogue constructif s’est noué récemment entre élus de St Emilion, Gilbert Mitterrand et moi-même. Pas pour une discussion de salon - celles-ci ne se sont jamais interrompues - mais pour envisager une collaboration… en vue de la 1ère fête du Saint-Emilion annoncée pour le mois de juin prochain. Celui qui n’est pas d’ici ne pourra pas jauger à sa juste valeur le frémissement de cette évolution.
Pourtant, en dépassant nos crispations et nos suspicions mutuelles, en créant des synergies de moyens, nous pourrions concevoir les conditions d’un nouveau souffle pour l’économie locale, en matière touristique notamment. St-Emilion reçoit 1 million de visiteurs par an, sans savoir où les loger. Or son office de tourisme ne peut légalement pas, à ce jour, commercialiser l’hôtellerie située à Libourne, ville qui elle-même possède son propre office… mais n’attire pas les touristes. Nous n’avons plus les moyens d’assumer ces aberrations. Ce duel fratricide trouve ses fondements dans les arcanes d’une époque largement révolue. Il faut se priver de ce luxe sans attendre. N’en déplaise à ceux qui s’arc-boutent sur cet archaïsme pour servir parfois quelques faims politiciennes pas tout à fait encore d’actualité…
14 mars prochain à 20h45 : Pierre Arditi et Evelyne Bouix seront à l’affiche du théâtre de Libourne, appelé théâtre « Le Liburnia », pour une représentation de Lunes de miel , une pièce qui raconte l’histoire tumultueuse de deux amants qui ne peuvent ni vivre ensemble, ni vivre séparés.. C’est ainsi que ce théâtre municipal entièrement rénové sera inauguré ce jour là. Cette manifestation s’annonce enjouée et populaire, peu comparable au prestige voulu lors de l’inauguration du théâtre d’Arcachon voici 15 jours. Il faut dire qu’il y aura au moins un absent de marque à Libourne : Mr Donnedieu de Vabre, Ministre de la Culture, et pour cause, il n’est pas invité ! Oh, n’y voyez surtout pas – et c’est vrai – d’ostracisme politique ; ce serait relativement mal venu puisque c’est lui qui représentait le Gouvernement à la commémoration des 10 ans de la disparition de François Mitterrand à Jarnac. C’est d’ailleurs, à l’occasion de cette rencontre peu prévue à cet effet, que Gilbert Mitterrand l’a saisi à nouveau d’une ultime et désespérée sollicitation de la ville de Libourne demandant une participation financière de l’Etat à la réhabilitation du Liburnia - de la même manière que l’Etat a su contribuer au financement de la réfection du théâtre d’Arcachon. Et la réponse, à l’heure où je vous écris, reste négative. L’émotion de Jarnac n’a pas fait flancher le Ministre. Alors, si je n’ai pas ici l’intention d’engager une polémique politicienne – avec le prisme Droite/Gauche-, je veux par contre assumer une polémique autour d’une vision contestable en matière d’aménagement du territoire nord-est aquitain.
Libourne s’enorgueillie d’être une ville-centre, c’est-à-dire une ville de 21 000 habitants qui offre des services à un bassin de vie de plus de 80 000 habitants. L’offre culturelle fait partie de ces services et il m’apparaît ni acceptable ni juste que l’Etat, dans son rôle d’organisateur de l’aménagement du territoire culturel, ne juge pas utile de prendre sa part d’effort à la réalisation de ce théâtre – le seul entre Bordeaux et Bergerac ou entre Bordeaux et Périgueux. La charge d’environ 4 millions d’euros, sera supportée à 90 % par les seuls contribuables libournais, le Conseil Général et le Conseil Régional étant intervenus malgré la déficience de l’Etat. Mais, je le redis, cette absence de subvention étatique n’est certainement pas due à des considérations politiques. Je dirais presque malheureusement… Non, le mal est plus profond. Il se détermine bien sûr par une conception de territoires souvent centripète vers les grandes agglomérations, en l’occurrence la conurbation bordelaise, mais aussi dans ce cas précis, par une faiblesse chronique du Libournais à pouvoir organiser sa défense face à cette vision centralisatrice.
En résumé, on peut dire que : Vu des bureaux parisiens : Libourne, c’est Bordeaux ! Et vu de Bordeaux : Libourne, c’est au mieux une banlieue chic, au pire un territoire de vignes et de quelques vignerons.
Alors, quand dans le même temps, les élus du Libournais rechignent à dépasser leurs craintes, parfois légitimes, parfois égoïstes, pour s’engager vraiment dans la construction d’une intercommunalité ambitieuse - une communauté d’agglomération par exemple-, on peut être inquiets … Car la ville de Libourne ne pourra pas résister seule bien longtemps aux tropismes naturels qui attirent inéluctablement Libourne vers la C.U.B, les finances de la ville ne le permettront pas… Le choix nous est encore permis; celui de vouloir ou non déterminer le sens du développement du Libournais, de vouloir influer sur le destin de ce territoire et ne pas jouer indéfiniment Lunes de miel ; vivre ensemble ou vivre séparés ?


