La pibale dans les estuaires girondins, la civelle dans celui de la Loire, est le nom donné à l’alevin d’anguille qui, de la mer des Sargasses aux Caraïbes où il naît, remonte les estuaires des fleuves côtiers européens, porté par le courant maritime du Gulf Stream. Lors de sa remontée des cours d’eau, la pibale est pêchée, notamment dans le Libournais, entre novembre et avril. Car la civelle est un mets traditionnel et renommé du début d’année. Je la cuisine à l’espagnole, c’est-à-dire revenue dans de l’huile d’olive accompagnée d’ail et de piment et servie dans une cassolette en terre ; c’est ainsi qu’ elle figure en bonne place dans la liste des excentricités gastronomiques aquitano-basquaises.
Véritable or blanc pour la centaine de pêcheurs professionnels que compte le port de Libourne, la pibale a longtemps été une manne exceptionnelle, son prix de vente évoluant régulièrement entre 500 et 700 € le kilo ( les pays asiatiques achètent la plupart de la pêche pour élever les alevins en anguilles dont ils sont gros consommateurs).
Autant dire aujourd’hui que la raréfaction de ces alevins est à la fois une mauvaise nouvelle pour l’écologie mais aussi ce pan de l’économie traditionnelle du Libournais qui fait vivre quelques familles. Pour tenter d’endiguer ce phénomène, la commission européenne a récemment proposé la fermeture de la pêche à l’anguille, sous toutes ses formes, du 1er au 15 de chaque mois. Trop facilement montrés du doigt comme seuls responsables, les pêcheurs professionnels se sont insurgés contre cette mesure, obtenant un recul du commissaire européen en charge de la pêche ( un dénommé Joe Borg), qui s’apprête à revoir ses propositions. Ces dernières sont d’ailleurs programmées pour faire l’objet d’un débat lors du prochain conseil des ministres européens de la pêche en mai 2006.
Car, si chacun mesure qu’il faut gérer la ressource pour assurer la pérennité de l’espèce en passant, pour cela, par un plan de gestion contraignant et donc une diminution des prélèvements, il faut aussi intervenir conjointement, et de manière aussi vigoureuse, sur les causes qui perturbent l’habitat des poissons et gênent les flux migratoires.
Je pense en particulier à l’aménagement des cours d’eau comme les barrages, à l’assèchement de certains marais, à la pollution émanant des pesticides et des nitrates..
Et, au moment où le concept de « développement durable » se plaide sur toute les tribunes, je propose que nous fassions de cette « crise des pibales » un cas d’école.
Oui, il faut renforcer notre vigilance à l’égard d’ un écosystème très délicat et prendre les mesures qui s’imposent.
Non, l’Europe ne doit pas désigner sans cesse comme bouc-émissaires toujours ceux qui sont les plus vulnérables ( ici, la petite entreprise de pêche artisanale) après une instruction commode et technocratique d’un problème qu’elle n’a pas pris le temps d’appréhender sous tout ses aspects.
Il faut, dans ce dossier, qu’elle assume son autorité auprès de tous les acteurs halieutiques et qu’elle oblige, par exemple EDF, à financer la protection des zones de frayères ou la construction d’échelles à poissons à chaque barrage.
Faute de cette mobilisation, la pibale rejoindra vite l’ortolan au panthéon des traditions gastronomiques d’ Aquitaine - menu des rois et des princes en leur temps, mais oiseau protégé depuis 1999 et donc interdit de capture, même s’il se murmure que des individus voilés d’une serviette s’en repaissent encore de nos jours...- Ou alors, se rabattre sur ce qui fait fureur en Espagne : la fausse pibale, c’est à dire du surimi en forme d’alevin d’anguille. Non merci, franchement. On attendra les lamproies.



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