Les lycées libournais se sont-ils lancés un challenge entre-eux, une émulation à la recherche de l’exposition médiatique nationale la plus importante ? Si le sujet de la contestation anti-CPE n’était pas aussi grave et légitime, nous pourrions le penser tant les revues de presse se nourrissent de leurs initiatives percutantes menées notamment au lycée Max Linder à Libourne et au lycée Paul Broca à Ste foy la Grande, des actions presque avant-coureuses dans la stratégie de blocage des établissements scolaires: une page entière dans « Libé », un direct sur RMC mercredi pour M. Linder, un reportage au journal de France 2 le week-end dernier pour P. Broca… J’avoue mes réserves de forme concernant ces blocages et j’aimerai que les AG délibérantes soient plus représentatives, mieux programmées pour une très large consultation démocratique. Mais, face à la logique de provocation du Gouvernement, au pari dangereux qu’il entreprend lorsqu’il spécule sur un pourrissement de ce conflit, je ne peux que comprendre les lycéens et les étudiants qui n’ont d’autre alternative que de crisper leur mouvement par le blocage réactionnaire de leur établissement. Le gouvernement depuis 4 ans, Nicolas Sarkozy en tête de toutes les surenchères, use jusqu’à la corde la rhétorique provocatrice, belliqueuse, les effets d’annonces sans lendemain, les coups de menton péremptoires. Depuis 4 années, il tente d’opposer les français entre-eux, entre communautés, entre générations, entre classes sociales, entre statuts professionnels… Aujourd’hui, c’est un rejet plein et entier qui s’exprime, celui d’une « génération précarité », qui, perdu pour perdu, veut en découdre pour solde de tout compte . La situation est préoccupante, dangereuse même ; elle ne me réjouit pas, elle m’affole tant l’impéritie de ceux qui nous gouverne s’est avérée lors de cette crise. Alors que la France s’embrase à nouveau, alors qu’il devient impérieux d’engager une réelle période de concertation avec la jeunesse de ce pays, J. Chirac, D. de Villepin et N. Sarkozy sont collectivement irresponsables, voir indignes, lorsqu’ils déterminent leurs postures personnelles uniquement par des jeux de rôle stratégiques susceptibles d’influer sur le rapport de force de leur petite chapelle respective au sein de l’UMP .
Je suis allé à la rencontre de ces jeunes libournais pour tenter d’abord de conserver les conditions d’un dialogue entre eux et l’administration ou les autorités locales, dialogue nécessaire à la sérénité de chaque protagoniste et garant d’une meilleure sécurité des biens et des personnes. Soit dit en passant, je veux saluer le sens du devoir dont ont fait preuve les proviseurs de ces deux lycées même si, parfois, les décisions qu’ils ont été amenées à prendre ont été mal comprises ou sujettes à caution. Je les salue car j’ai eu la vive impression qu’ils étaient, dans cette tempête, des capitaines sans ordre ni consigne, largués par leurs généraux planqués aux abris d’un rectorat confortable. Lors de mes rencontres, j’ai trouvé des jeunes responsables, porteurs d’un discours structuré et politique… Et alors ? La politique n’est pas un mot abjecte, c’est au contraire une valeur sûre pour l’organisation de notre société. C’est même la seule qu’il faille promouvoir. Là où il n’y a pas de politique, c’est-à-dire là où il n’y a ni cap ni boussole ni repère, alors c’est l’individualisme qui règne, l’anarchie primitive, et pour cela, pour vivre dans cette société là, pas la peine de faire des études puisque le plus fort gagne toujours. Ce n’est plus qu’une question de muscle, pas d’intelligence ni de savoir. Alors oui, acceptons de voir la jeunesse de notre pays se politiser, c’est-à-dire avoir des opinions, les exprimer, les défendre sans nécessairement les enfermer dans des clichés puérils forcément réducteurs. Je reproche beaucoup de choses au CPE et aux dogmes qui le forgent. Mais, si je ne devais en retenir qu’un seul, c’est cette volonté délibérée de créer des salariés jetables, démunis des droits les plus sommaires comme notamment celui de se syndiquer. Car, objectivement, imaginons un jeune embauché sous Contrat Première Embauche à qui il viendrait l’idée saugrenue de se syndiquer au sein de sa nouvelle entreprise… Sa durée de vie de salarié fondrait comme neige au soleil puisque l’employeur bénéficiera d’un permis de licencier sans motiver le renvoi de son jeune employé. Alors que l’on a de cesse d’appeler à la citoyenneté, à l’action civique, à l’exercice du droit de vote, le CPE empêchera donc inéluctablement l’accès des jeunes à l’un des droits fondamentaux de tous les travailleurs des pays modernes, celui de ce syndiquer. C’est proprement inadmissible !
Mais, les lycées libournais ne se distinguent pas uniquement par l’audace de leurs combats. L’un d’entre-eux, le lycée professionnel Henry Brulle va, lui aussi, dans un tout autre domaine, devenir un lycée d’exception en Aquitaine, un établissement pilote. En effet, le Conseil Régional vient de décider, sous l’impulsion d’Alain Anziani, Vice-Président chargé du développement économique, d’expérimenter la clause sociale dans les commandes publiques régionales. En clair, pour la 1ère fois en Aquitaine, lors des travaux de restructuration du lycée H. Brulle, travaux programmés pour le début de l’an prochain, environ 5000 heures de travail ( soit environ 5% du chantier) seront réservées à des associations d’insertion pour des personnes très éloignées du marché de l’emploi. Le droit à l’égalité des chances que ce Gouvernement porte en chasuble incantatoire me semble devoir puiser ses fondamentaux plus profondément au sein de telles initiatives plutôt que dans les arcanes bien torturées d’une dénaturation du code du travail.





